Au-delà des titres : Katrin Rougeventre sur les métiers du thé, la Chine et la construction d’une culture du thé en Europe
Interview is available in French & English. Entretien est disponible en français et anglais.
Sinisante, chercheuse, auteure, formatrice, sourceuse et spécialiste du thé chinois, Katrin Rougeventre évolue depuis plus de quarante ans entre la France et la Chine. Pourtant, elle se méfie elle-même du mot « experte ». Son parcours s’est construit moins au travers des certifications qu’au travers des langues, du terrain, des producteurs, des terroirs et de plusieurs décennies d’observation d’une Chine qui s’est profondément transformée.
Lorsque nous nous sommes rencontrées à Bruxelles, j’ai été particulièrement intéressée par cette trajectoire professionnelle difficile à faire entrer dans une seule catégorie. Comment construit-on un métier autour du thé lorsque les professions du secteur restent encore peu définies ? Quelle place accorder à la formation, au terrain et à la spécialisation ? Et surtout, comment transmettre en Europe une compréhension plus profonde du thé sans le rendre inaccessible ?
Notre conversation nous a également conduites vers le marché chinois, les différences entre les thés destinés à l’exportation et ceux consommés localement, la relation aux producteurs et ce que l’Europe pourrait apprendre d’une culture dans laquelle le thé reste intimement lié au territoire.
1. Ton histoire avec le thé commence dans les années 1980, mais presque par hasard. Comment un sujet universitaire est-il devenu le fil rouge de toute ta carrière ?
Katrin: J’ai commencé mes études de chinois à la fin des années 1970. Je suis partie à Taïwan en 1981, puis je voulais absolument découvrir la Chine continentale. Pour obtenir une bourse universitaire, il fallait présenter un sujet qui corresponde aux préoccupations de la Chine de l’époque, qui commençait à s’ouvrir économiquement.
Au départ, je voulais travailler sur un sujet d’anthropologie, mais un de mes professeurs m’a conseillé de choisir quelque chose de moins sensible politiquement et davantage lié au développement économique. Je me suis dit : pourquoi pas le thé ? La Chine était le pays du thé. À ce moment-là, je n’y connaissais pourtant absolument rien.
J’avais toujours bu du thé parce que j’avais grandi en Asie. Dans de nombreux pays asiatiques, notamment à l’époque, on faisait bouillir l’eau avant de la boire et on y ajoutait du thé. Il faisait donc partie du quotidien, mais je ne le connaissais pas comme produit agricole ou culturel.
À l’université de Nankin, j’ai commencé à travailler seule sur des ouvrages d’agronomie destinés aux professionnels de la théiculture. Et c’est là que j’ai découvert toute la complexité du sujet : la physiologie de la plante, les sols, les climats, les variétés, les méthodes de culture et de transformation.
Le thé m’a passionnée et, lorsque je suis rentrée en France en 1985, je n’ai jamais vraiment cessé de travailler autour de cette question.
2. Aujourd’hui, on parle de tea master, tea sommelier, tea educator, tea consultant… Que signifie réellement, pour toi, être professionnel du thé?
La frontière est extrêmement floue.
Personnellement, je ne me présente même pas comme une « professionnelle du thé ». Je suis d’abord sinisante et cela fait plus de quarante ans que je m’intéresse au thé chinois.
Je partage les connaissances que j’ai accumulées parce que j’aimerais contribuer à faire évoluer le monde du thé. Je pense qu’il faut rester très modeste avec les titres.
Quelqu’un peut avoir suivi énormément de formations et avoir acquis suffisamment de connaissances pour les transmettre à son tour. C’est tout à fait légitime. Mais plutôt que de se proclamer immédiatement tea master ou expert, je préfère une approche du type : « Voilà ce que j’ai appris, voilà ce que je connais et voilà ce que je peux vous transmettre. »
Le problème est qu’il n’existe aujourd’hui quasiment aucun cadre commun permettant de savoir ce que recouvrent exactement tous ces titres.
Et le thé est tellement vaste qu’il est de toute façon impossible de tout connaître. On peut être extrêmement compétent sur la Chine et beaucoup moins sur le Japon, l’Inde ou le Sri Lanka. Il faudrait accepter davantage l’idée de spécialisation.
3. Justement, quelles compétences te semblent indispensables pour construire une véritable expertise ?
Pour moi, concernant le thé chinois, on ne peut pas dissocier le thé de son terroir.
Mes formations ne parlent jamais uniquement de la feuille ou de la dégustation. Je parle d’une région : de sa géographie, de son histoire, de son climat, de ses sols, de ses populations, des variétés cultivées et des techniques qui s’y sont développées.
Le Fujian, par exemple, s’est spécialisé dans certains types de thé parce que les variétés, le climat et le territoire s’y prêtent. Dans d’autres régions, la production de thés sombres est liée historiquement aux routes commerciales et aux populations auxquelles ces thés étaient destinés.
Il y a donc à la fois des conditions naturelles et une dimension humaine et culturelle.
C’est exactement comme le vin, l’huile d’olive ou le fromage. On ne peut pas réellement comprendre un Bordeaux sans connaître son terroir. Le thé devrait être abordé de la même façon.
La langue est également fondamentale. Je ne dis pas cela simplement parce que je parle chinois. Mais lorsqu’on parle plusieurs langues, on comprend qu’une traduction ne restitue jamais complètement une culture.
Il existe des expressions, des nuances et même des concepts liés au thé qui sont extrêmement difficiles à traduire. Lorsque tu vis avec les producteurs, que tu participes à leur travail et que tu parles directement leur langue, tu accèdes à quelque chose que la traduction seule ne permet pas complètement de transmettre.

4. Pourtant, ton propre statut professionnel ne vient pas d’une certification. Comment as-tu construit ta crédibilité ?
Pendant très longtemps, j’étais simplement considérée comme quelqu’un qui travaillait dans une boutique ou dans le secteur du thé, alors que parallèlement je travaillais sur la Chine et la théiculture depuis des décennies.
J’ai vu beaucoup de personnes que j’avais formées devenir ensuite des figures reconnues du thé. Elles écrivaient des livres, étaient invitées dans les médias et devenaient « les spécialistes ».
Et lorsque je lisais les ouvrages publiés sur le thé chinois, j’avais souvent l’impression de retrouver les mêmes informations, répétées d’un livre à l’autre, parfois avec les mêmes erreurs.
À un moment donné, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive moi-même.
J’ai consacré cinq ans à mon livre sur les thés de Chine. Et finalement, c’est probablement cela qui a changé ma position professionnelle. Tout à coup, j’avais produit quelque chose qui apportait une lecture différente et qui reposait sur des décennies de terrain.
Je pense donc que, lorsqu’on souhaite construire une carrière dans le thé, il est important de trouver sa spécificité.
On ne peut probablement plus simplement dire : « Je connais le thé. »
Il faut apporter quelque chose que les autres n’apportent pas : une région, un sujet, une approche, une compétence ou une manière différente de regarder le secteur. C’est cette spécialisation qui finit par créer de la crédibilité.
5. Ton activité à travers TEASANE est justement très hybride : sourcing, formation, conférences, voyages… Est-ce finalement ainsi que l’on peut construire un métier durable autour du thé ?
TEASANE ne vient pas d'un business plan. Cela s’est construit progressivement.
J’ai toujours continué à voyager dans les régions productrices. Au lieu de simplement visiter Shanghai, Guilin ou d’autres grandes destinations, j’allais dans les villages et je restais avec les producteurs. Au fil des années, beaucoup sont devenus des amis.
Lorsque tu passes dix jours chez quelqu’un, que tu es accueilli, nourri, que tu partages son quotidien et que tu dégustes ses thés, la manière la plus évidente de le remercier est aussi d’acheter sa production.
Je me suis donc retrouvée progressivement avec beaucoup plus de thé que je pouvais boire personnellement. J’ai commencé à en parler à des professionnels que je connaissais : « J’ai trouvé ce thé. Il est exceptionnel. Est-ce que tu veux le goûter ? »
Petit à petit, un réseau s’est constitué en Chine et un autre en Europe.
Aujourd’hui, je vends uniquement aux professionnels. J’ai une trentaine de clients et je travaille principalement par newsletters saisonnières. Je leur présente les thés disponibles et les commandes doivent être passées rapidement. Je commande ensuite auprès des producteurs en fonction de la demande.
Je n’ai donc pratiquement pas de stock, pas de boutique et pas de local commercial.
À côté de cela, je donne des formations et des conférences, je construis des itinéraires autour du thé en Chine et j’accompagne certains de ces voyages. Ce sont plusieurs activités différentes qui, ensemble, constituent mon travail.
6. C’est assez différent de l’image romantique du sourceur qui voyage simplement de jardin en jardin. Quelle est la réalité du sourcing?
Pour moi, il est impossible d’acheter un thé sans connaître son environnement. Je veux savoir où il pousse, dans quel jardin, sur quels arbres et comment le producteur travaille. Je ne vais pas simplement acheter un thé parce que quelqu’un me le présente comme exceptionnel. C’est aussi pour cela que les relations se construisent sur le temps long.
Avec certains producteurs chinois, je travaille depuis dix, quinze ou vingt ans. Et ce qui m’impressionne toujours, c’est leur rapport extrêmement intuitif à la plante.
Ils connaissent la physiologie du théier, les variétés, le greffage, la transformation. Ils expérimentent constamment. Ce savoir ne vient pas seulement d’une formation académique : le thé fait partie de leur vie depuis plusieurs générations.
C’est une énorme différence avec certains nouveaux territoires de production où l’on peut parfaitement apprendre à cultiver le thé et devenir techniquement compétent, mais où cette culture n’a pas la même profondeur historique.
Ce qui me dérange parfois en Europe, c’est lorsque quelques années — voire quelques semaines — de formation suffisent pour revendiquer immédiatement une expertise comparable à celle de personnes qui vivent avec cette plante depuis des générations.
Encore une fois, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas produire du thé en Europe. Mais il faut conserver une certaine humilité vis-à-vis du temps nécessaire pour construire un savoir-faire.


7. Tu observes la Chine depuis les années 1980. Comment le marché chinois du thé a-t-il changé depuis cette époque ?
La transformation est spectaculaire.
Lorsque je suis arrivée en Chine dans les années 1980, le thé n’était absolument pas une priorité nationale. La priorité était de nourrir une population très importante et de développer l’économie.
Lorsque je regarde aujourd’hui certaines régions que j’avais photographiées à l’époque, la différence est impressionnante. On voit aujourd’hui du thé partout dans certaines provinces alors qu’à l’époque il y avait parfois des théiers dispersés dans les forêts, mais beaucoup moins de jardins structurés.
Le thé a ensuite pris une importance particulière dans les politiques de développement rural.
Une grande partie des territoires chinois les moins développés se trouve dans des régions montagneuses et dans des zones habitées par des minorités. La théiculture peut participer à la revitalisation de ces territoires : maintenir une activité économique locale, développer les infrastructures et donner une valeur économique à des paysages ruraux tout en préservant, dans certains projets, une forme de biodiversité.
Il y a également une dimension symbolique extrêmement importante.
Le thé est intimement lié à la civilisation chinoise. Retrouver une position centrale dans la production mondiale constitue donc également une question de fierté culturelle.
Mais ce qui reste fascinant est surtout la diversité. La Chine produit toutes les grandes familles de thé, avec une multitude de variétés, de terroirs et de transformations. C’est extrêmement difficile à comparer avec des pays dont l'industrie s'est historiquement construite autour d’un nombre beaucoup plus restreint de styles.

8. Pourtant, tu expliques qu’il existe une grande différence entre les thés consommés en Chine et ceux que nous recevons en Europe.
Oui, et c’est très important pour comprendre le marché.
La Chine consomme elle-même l’immense majorité de sa production. Les thés destinés à l’exportation répondent à des normes et à des contraintes très différentes.
Pour exporter vers l’Europe, les États-Unis ou le Japon, il faut répondre à différents standards, produire des analyses, obtenir des certifications et disposer de toute une documentation. Cela représente un coût important.
Les structures capables de répondre facilement à ces exigences sont généralement des structures importantes, avec des productions plus standardisées.
À l’inverse, beaucoup des petits producteurs avec lesquels je travaille produisent pour leur marché local. Certains travaillent avec de vieux théiers, parfois en environnement forestier ou selon des méthodes agricoles très peu interventionnistes. Ils produisent de petites quantités et n’ont tout simplement aucun intérêt économique à investir dans toutes les certifications nécessaires à l’exportation.
C’est un véritable paradoxe.
En Europe, nous associons souvent certification et qualité. Mais la certification et la qualité gustative ou la qualité du terroir ne sont pas nécessairement la même chose.
Et pour les grandes maisons européennes qui ont besoin de volumes importants, il est évidemment beaucoup plus compliqué de travailler avec des producteurs capables de fournir seulement quelques kilos d’un thé particulier.
C’est aussi pour cela que les petites structures de sourcing peuvent parfois accéder à des produits très différents de ceux disponibles à grande échelle.
9. Comment les petits producteurs chinois voient-ils alors l’Europe ? Ont-ils réellement envie d'y développer leurs thés ?
Cela dépend évidemment des régions et des producteurs, mais ce que je constate avec ceux que je connais est une véritable fierté.
Lorsque je publie une newsletter consacrée à leur thé, je la leur envoie. Et il m’est arrivé de revenir chez un producteur et de retrouver ma newsletter ou une photo affichée au mur.
Le fait de savoir que le thé provenant de leur jardin ou parfois d’arbres très précis est dégusté en France, en Italie ou en Espagne représente quelque chose pour eux, même lorsqu’il ne s’agit que de quelques kilos.
Ils entrent symboliquement dans une économie et dans une reconnaissance internationales.
Il existe probablement aussi une dimension historique. Pendant très longtemps, l’image internationale du thé a été davantage associée à l’Inde ou au Sri Lanka, alors même que le thé est profondément ancré dans l’histoire chinoise.
Aujourd’hui, voir les thés chinois reconnus à l’étranger est donc également une forme de reconnaissance. Le paradoxe est que les thés les plus intéressants ne sont pas nécessairement ceux qui peuvent être exportés le plus facilement.
10. En Europe, malgré l’évolution du marché, une grande partie des consommateurs associe encore le thé aux sachets ou aux thés parfumés. Comment pouvons-nous les faire évoluer sans transformer le thé en discipline compliquée ou élitiste ?
Pour moi, il faut d’abord simplifier.
Toutes les cérémonies et tous les rituels autour du thé participent évidemment à sa beauté et à son image. Mais ils peuvent également effrayer quelqu’un qui ne connaît pas le thé.
Si on lui explique immédiatement qu’il faut une eau exactement à telle température, un grammage particulier, tel nombre de minutes et tout un matériel spécifique, la personne risque simplement de penser : « Je ne saurai jamais faire ça. »
Alors qu’en réalité, avec un bon thé, cela peut être extrêmement simple.
Lorsque je présente le gongfu-cha à un public non spécialiste, je leur montre justement cette simplicité. On fait bouillir l’eau, on infuse rapidement et on recommence. J’utilise un gaiwan, mais on peut très bien le faire avec une petite théière.
Le premier levier est donc de rendre le bon thé accessible dans sa préparation.
Le deuxième est de faire comprendre que mieux acheter ne signifie pas nécessairement dépenser beaucoup plus.
Un bon thé peut sembler cher au kilo, mais on n’en utilise que quelques grammes et on peut souvent l’infuser de nombreuses fois. Lorsque l’on calcule réellement le coût par tasse, certains thés en sachet ou certaines infusions industrielles ne sont pas du tout aussi économiques qu’on l’imagine.
Il faudrait donc probablement encourager les consommateurs à acheter moins, mais mieux.

11. Si tu pouvais changer une chose dans l’écosystème européen du thé au cours des dix prochaines années, laquelle aurait le plus d’impact ?
La formation et la dégustation. Pour moi, ce sont les deux choses fondamentales.
Mais une formation qui ne se contente pas de dire : voici un thé blanc, voici un thé vert, voici un oolong.
Il faut associer le produit à son terroir.
Faire goûter un thé et expliquer pourquoi il est ainsi : quelle est cette région ? Quel est son climat ? Quel sol ? Quelle variété ? Quels types de théiers ? Qui sont les populations qui le produisent ? Comment la transformation s’est-elle développée historiquement ?
C’est de cette manière que l’on construit progressivement une véritable culture du thé.
Le public français possède d’ailleurs un avantage : nous avons déjà une culture du vin. Nous savons qu’un produit agricole peut avoir un terroir, un millésime, un producteur et des techniques de transformation différentes.
Il faudrait réussir à transférer une partie de cette compréhension vers le thé.
Le thé ne devrait pas seulement être perçu comme « thé à la framboise », « thé à la vanille » ou même comme une simple alternative au café. Derrière une feuille de thé, il y a un territoire, des plantes, des producteurs, des savoir-faire et parfois plusieurs siècles d’histoire.
C’est cela qu’il faut réussir à remettre dans la tasse.
Conclusion
Ce qui ressort de ma conversation avec Katrin Rougeventre est finalement une autre définition du métier d’expert.
Son parcours ne s’est pas construit autour d’un titre obtenu à l’issue d’une formation, mais autour d’une spécialisation poussée suffisamment loin pour devenir une profession : apprendre une langue, comprendre un pays, retourner pendant des décennies sur les mêmes terroirs, construire des relations avec les producteurs, écrire, enseigner, sourcer et continuer à chercher.
Il montre également une réalité encore peu abordée lorsque l’on parle des professions du thé : vivre du thé ne signifie pas nécessairement vendre sa propre marque de thé. Une activité peut se construire à l’intersection du sourcing, de la formation, de la recherche, du voyage, du conseil et de la transmission — à condition d’identifier ce que l’on peut apporter de réellement distinct.
Et peut-être est-ce aussi l’un des enjeux de la prochaine étape de la culture du thé en Europe.
Nous n’avons pas nécessairement besoin de davantage de titres. Nous avons besoin de davantage de spécialisations, de connaissances de terrain et de professionnels capables de créer les passerelles entre producteurs, terroirs et consommateurs.
Car avant de demander au consommateur européen de devenir expert, il faudrait peut-être commencer par lui donner plus souvent la possibilité de rencontrer — simplement — un très bon thé.
Credit Photos: Katrin Rougeventre
Beyond Titles: Katrin Rougeventre on Tea Professions, China, and Building a Stronger Tea Culture in Europe
Introduction
Sinologist, researcher, author, educator, sourcer and specialist in Chinese tea, Katrin Rougeventre has spent more than forty years moving between France and China. Yet she herself is cautious about the word “expert.” Her career was shaped less by certifications than by language, fieldwork, producers, terroirs and decades spent observing a China that has transformed profoundly.
When we met in Brussels, I was particularly interested in a professional path that is difficult to place within a single category. How do you build a profession around tea when careers in the sector are still so loosely defined? What role should training, field experience and specialisation play? And above all, how can we transmit a deeper understanding of tea in Europe without making it inaccessible?
Our conversation also led us towards the Chinese tea market, the differences between teas produced for export and those consumed domestically, relationships with producers, and what Europe could learn from a culture in which tea remains intimately connected to place.
Your story with tea began in the 1980s, almost by accident. How did an academic subject become the thread running through your entire career?
Katrin Rougeventre — I began studying Chinese at the end of the 1970s. I went to Taiwan in 1981, and afterwards I really wanted to discover mainland China. To obtain a university scholarship, I had to propose a subject that aligned with the priorities of China at the time, as the country was beginning to open economically.
Initially, I wanted to work on an anthropology topic, but one of my professors advised me to choose something less politically sensitive and more closely related to economic development. So I thought: why not tea? China was the country of tea.
At that point, however, I knew absolutely nothing about it.
I had always drunk tea because I grew up in Asia. In many Asian countries, particularly at that time, water had to be boiled before drinking, and tea was added to give it some flavour. So tea had always been part of everyday life for me, but I did not understand it as an agricultural or cultural product.
At Nanjing University, I began independently studying agronomy books written for tea professionals. That was when I discovered the full complexity of the subject: plant physiology, soils, climates, cultivars, cultivation methods and processing.
Tea fascinated me, and when I returned to France in 1985, I never really stopped working around it.
Today we hear terms such as tea master, tea sommelier, tea educator and tea consultant. What does it actually mean, in your view, to be a tea professional?
The boundary is extremely blurred.
Personally, I do not even introduce myself as a “tea professional.” I am first and foremost a sinologist, and I have been interested in Chinese tea for more than forty years. I share the knowledge I have accumulated because I would like to contribute to the evolution of the tea world.
I think we need to remain very modest when it comes to titles.
Someone may have followed many training programmes and acquired enough knowledge to transmit it to others. That is completely legitimate. But rather than immediately calling oneself a tea master or an expert, I prefer an approach that says: “This is what I have learned, this is what I know, and this is what I can share with you.”
The problem is that today there is virtually no common framework defining what all these titles actually mean.
Tea is also so vast that it is impossible to know everything. You can be extremely knowledgeable about China and know much less about Japan, India or Sri Lanka. We should probably accept the idea of specialisation much more readily.
In that case, what skills do you consider essential for developing genuine expertise?
For me, when it comes to Chinese tea, you cannot separate the tea from its terroir.
My training sessions never deal only with the leaf or with tasting. I talk about a region: its geography, history, climate, soils, people, cultivars and the techniques that developed there.
Fujian, for example, became specialised in certain types of tea because its cultivars, climate and territory lend themselves to them. In other regions, the production of dark teas is historically linked to trading routes and to the populations for whom those teas were produced.
So there are both natural conditions and a human and cultural dimension.
It is exactly like wine, olive oil or cheese. You cannot really understand a Bordeaux without understanding its terroir. Tea should be approached in the same way.
Language is also fundamental. I am not saying that simply because I speak Chinese. But when you speak several languages, you understand that translation never entirely reproduces a culture.
There are expressions, nuances and even concepts related to tea that are extremely difficult to translate. When you live with producers, take part in their work and communicate directly in their language, you gain access to something that translation alone cannot completely convey.
Yet your own professional status did not come from a certification. How did you build your credibility?
For a very long time, I was simply seen as someone working in a shop or within the tea sector, even though I had simultaneously been studying China and tea cultivation for decades.
I saw many people I had trained later become recognised figures in tea. They wrote books, appeared in the media and became “the specialists.”
And when I read books published on Chinese tea, I often had the impression of finding the same information repeated from one book to another, sometimes with the same mistakes.
At a certain point, I decided that I needed to write something myself.
I spent five years writing my book on Chinese tea. And ultimately, that is probably what changed my professional position. Suddenly, I had produced something that offered a different perspective and was based on decades of field experience.
So I think that if you want to build a career in tea, it is important to identify your own specificity.
You probably cannot simply say anymore: “I know tea.”
You need to bring something others do not: a region, a topic, an approach, a skill or a different way of looking at the sector. That specialisation is ultimately what creates credibility.
Your work through TEASANE is very hybrid: sourcing, training, conferences, travel… Is this ultimately how a sustainable profession around tea can be built?
TEASANE did not come from a business plan. It developed gradually.
I always continued travelling through tea-producing regions. Instead of simply visiting Shanghai, Guilin or other major destinations, I would go into villages and stay with producers.
Over the years, many of them became friends.
When you spend ten days with someone, when they host you, feed you, share their daily life with you and let you taste their teas, the most obvious way of thanking them is also to buy their production.
So gradually I found myself with far more tea than I could possibly drink myself. I started mentioning it to professionals I knew: “I found this tea, it is exceptional. Would you like to taste it?”
Little by little, a network developed in China and another one in Europe.
Today, I sell exclusively to professionals. I have around thirty clients and mainly work through seasonal newsletters. I present the teas available, and orders have to be placed quickly. I then place my orders with producers according to demand.
So I have virtually no stock, no shop and no commercial premises.
Alongside this, I teach, give conferences, design tea-related itineraries in China and accompany some of those trips.
They are several different activities which, together, make up my work.
That is quite different from the romantic image of the tea sourcer simply travelling from garden to garden. What is the reality of sourcing?
For me, it is impossible to buy tea without knowing its environment.
I want to know where it grows, in which garden, on which trees and how the producer works. I will not simply buy a tea because somebody presents it to me as exceptional.
That is also why relationships are built over the long term.
I have been working with some Chinese producers for ten, fifteen or twenty years. And what continues to impress me is their extremely intuitive relationship with the plant.
They understand tea-plant physiology, cultivars, grafting and processing. They experiment constantly. This knowledge does not come only from academic training: tea has been part of their lives for generations.
That is very different from some newer producing regions where people can certainly learn how to cultivate tea and become technically skilled, but where the culture does not have the same historical depth.
What sometimes troubles me in Europe is when a few years — or even a few weeks — of training are enough for someone to immediately claim expertise comparable to that of people who have lived with the plant for generations.
Again, that does not mean tea should not be produced in Europe. But we need to maintain a certain humility about the time required to develop true know-how.
You have been observing China since the 1980s. How has the Chinese tea market changed since then?
The transformation has been spectacular.
When I arrived in China in the 1980s, tea was absolutely not a national priority. The priority was feeding a very large population and developing the economy.
When I look at some of the regions I photographed then, the difference today is striking. In certain provinces you now see tea everywhere, whereas at the time there might have been scattered tea trees in forests but far fewer structured tea gardens.
Tea later became particularly important in rural development policies.
A large proportion of China's less developed territories are located in mountainous regions and areas inhabited by ethnic minorities. Tea cultivation can contribute to revitalising those territories: maintaining local economic activity, developing infrastructure and giving economic value to rural landscapes while, in certain projects, preserving biodiversity.
There is also an extremely important symbolic dimension.
Tea is intimately linked to Chinese civilisation. Regaining a central position in global tea production therefore also carries a strong element of cultural pride.
But what remains particularly fascinating is the diversity. China produces all the major tea categories, with an extraordinary range of cultivars, terroirs and processing methods. It is very difficult to compare this with countries whose industries have historically developed around a much narrower range of tea styles.
Yet you explain that there is a major difference between the teas consumed in China and those that reach us in Europe.
Yes, and that is extremely important for understanding the market.
China itself consumes the vast majority of its production. Teas intended for export have to meet very different standards and constraints.
To export to Europe, the United States or Japan, producers have to comply with different standards, conduct analyses, obtain certifications and provide extensive documentation. That represents a substantial cost.
The organisations that can easily meet these requirements are generally larger structures with more standardised production.
By contrast, many of the small producers I work with produce primarily for their local market. Some work with old tea trees, sometimes in forest environments or using very low-intervention agricultural methods. They produce small quantities and simply have no economic reason to invest in all the certifications required for export.
It creates a genuine paradox.
In Europe, we often associate certification with quality. But certification and sensory quality, or the quality of a terroir, are not necessarily the same thing.
And for large European tea companies that require significant volumes, it is obviously far more complicated to work with producers who may only be able to provide a few kilos of a particular tea.
That is also why smaller sourcing structures can sometimes access products that are very different from what is available at scale.
How do small Chinese producers view Europe, then? Do they genuinely want to develop their teas here?
It obviously depends on the region and the producer, but what I observe among the producers I know is a genuine sense of pride.
When I publish a newsletter featuring their tea, I send it to them. And I have sometimes returned to a producer and found my newsletter or a photograph displayed on the wall.
Knowing that tea from their garden — or sometimes from very specific trees — is being drunk in France, Italy or Spain means something to them, even when it involves only a few kilos.
Symbolically, they become part of an international economy and gain international recognition.
There is probably also a historical dimension. For a very long time, the international image of tea was more strongly associated with India or Sri Lanka, even though tea is deeply rooted in Chinese history.
Today, seeing Chinese teas recognised abroad therefore also represents a form of recognition.
The paradox is that the most interesting teas are not necessarily the easiest ones to export.
In Europe, despite the evolution of the market, a large proportion of consumers still associate tea with tea bags or flavoured teas. How can we encourage them to evolve without turning tea into something complicated or elitist?
For me, the first thing is to simplify.
All the ceremonies and rituals surrounding tea obviously contribute to its beauty and its image. But they can also intimidate someone who does not know much about tea.
If you immediately tell them that the water must be exactly at a certain temperature, that they need a particular quantity of leaves, a precise number of minutes and specialised equipment, they may simply think: “I will never know how to do this.”
Whereas in reality, with good tea, it can be extremely simple.
When I demonstrate gongfucha to a non-specialist audience, that simplicity is precisely what I show them. You boil the water, infuse briefly, and repeat. I use a gaiwan, but you can perfectly well do it with a small teapot.
So the first lever is making good tea accessible in terms of preparation.
The second is helping people understand that buying better does not necessarily mean spending much more.
A good tea may appear expensive per kilo, but you only use a few grams and can often infuse it many times. When you actually calculate the cost per cup, some tea bags or industrial herbal blends are not nearly as economical as people imagine.
So perhaps we should encourage consumers to buy less, but better.
If you could change one thing in the European tea ecosystem over the next ten years, what would have the greatest impact?
Training and tasting.
For me, those are the two fundamental elements.
But training should not simply say: here is a white tea, here is a green tea, here is an oolong.
The product has to be connected to its terroir.
You should taste a tea and explain why it tastes the way it does: what region does it come from? What is the climate? What kind of soil? Which cultivar? What types of tea plants? Who are the people producing it? How did the processing method develop historically?
That is how a genuine tea culture can gradually be built.
The French public actually has an advantage because we already have a wine culture. We understand that an agricultural product can have a terroir, a vintage, a producer and different processing techniques.
We need to succeed in transferring some of that understanding to tea.
Tea should not simply be perceived as “raspberry tea,” “vanilla tea,” or even just an alternative to coffee.
Behind a tea leaf there is a territory, plants, producers, know-how and sometimes centuries of history.
That is what we need to bring back into the cup.
Conclusion
What emerged from my conversation with Katrin Rougeventre is ultimately a different definition of what it means to be an expert.
Her career was not built around a title obtained after completing a course. It was built by taking a specialisation far enough for it to become a profession: learning a language, understanding a country, returning to the same terroirs for decades, building relationships with producers, writing, teaching, sourcing and continuing to research.
Her career also illustrates something that is still rarely discussed when we talk about professions in tea: making a living from tea does not necessarily mean creating and selling your own tea brand.
A professional activity can develop at the intersection of sourcing, education, research, travel, consulting and knowledge transmission — provided that you identify what you can contribute that is genuinely distinctive.
And perhaps this is also one of the challenges facing the next stage of tea culture in Europe.
We do not necessarily need more titles. We need more specialisation, more field-based knowledge, and more professionals capable of building bridges between producers, terroirs and consumers.
Because before asking European consumers to become experts, perhaps we should first give them more opportunities to encounter — simply — a truly good cup of tea.






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